
Un rapport récent du Future of Technology Institute (FOTI) souligne la vulnérabilité des États européens face aux fournisseurs de cloud américains. Ce rapport révèle que plus des trois quarts des pays de l'Union européenne dépendent de services de cloud américains pour des fonctions cruciales liées à leur sécurité nationale.
Selon cette étude, qui s'appuie sur l'analyse de données publiques provenant des ministères de la Défense, des médias et des marchés publics européens, 23 pays sur 28 voient leurs systèmes de sécurité reposer sur des technologies américaines, notamment celles de grandes entreprises telles que Microsoft, Google, Amazon et Oracle. Parmi ces pays, 16 d'entre eux présentent un risque élevé de subir un potentiel « kill switch », un mécanisme qui permettrait à l'administration américaine de couper l'accès à des services numériques essentiels en cas de tensions politiques.
Ce rapport est publié dans un contexte de crispation géopolitique, accentué par la guerre en Ukraine et les incertitudes autour de la politique américaine. Le précédent ukrainien, où certains services, tels que les images satellites, ont été suspendus après un différend politique, est cité comme un signal d'alerte tangible.
Au-delà du risque de coupure, les chercheurs soulignent également une dépendance juridique préoccupante. Même les offres de cloud dites « souveraines », proposées par ces géants américains, ne suffisent pas à apaiser les craintes. En vertu du Cloud Act de 2018, les autorités américaines peuvent exiger l'accès à des données détenues par des entreprises américaines, même lorsque celles-ci sont stockées sur des serveurs en Europe. De surcroît, des restrictions peuvent être imposées sur les mises à jour de sécurité en cas de sanctions.
Ces vulnérabilités techniques et juridiques rejoignent les analyses de Jean Tirole, prix Nobel d'économie, qui met en garde contre les conséquences politiques d'un tel partage de données. Dans une interview accordée à La Dépêche, il a souligné que les citoyens européens confient déjà des informations sensibles – santé, opinions, relations personnelles – à des plateformes étrangères. L'accès potentiel à ces données par les autorités américaines pourrait, selon lui, fragiliser les démocraties européennes, ouvrant la voie à des usages de manipulation ou de pression politique.
Face à ces risques, certains États européens cherchent à développer des alternatives nationales ou européennes. La France, par exemple, met en avant sa stratégie de souveraineté, qui comprend des investissements dans les infrastructures numériques, l'espace et les technologies émergentes comme le quantique. Cependant, le chemin vers l'autonomie reste semé d'embûches, car l'écosystème technologique américain domine encore largement le marché mondial.
Cette problématique dépasse donc la simple question industrielle. Elle pose un arbitrage entre la performance technologique immédiate et l'autonomie stratégique à long terme. À mesure que les tensions internationales s'intensifient, cette dépendance pourrait devenir un levier de pression, voire une faille critique pour la sécurité et la stabilité politique du continent.
En somme, le rapport du Future of Technology Institute met en évidence un défi majeur pour l'Europe. La question de la sécurité des données et de la dépendance technologique aux États-Unis est cruciale, et les réponses à ces enjeux détermineront l'avenir de la souveraineté numérique européenne.
