
La pandémie de Covid-19 a révélé l’urgence de repenser notre approche de la santé. Aujourd’hui, le concept de « One Health », qui relie la santé humaine, animale et environnementale, est devenu incontournable dans les discours, bien qu'il soit parfois mal compris ou mal interprété. Lorsqu'il est bien appliqué, ce modèle constitue une méthode éprouvée pour renforcer la prévention des crises sanitaires à l’échelle mondiale.
Par Marisa Peyre et François Roger, Cirad
Face à la montée des pandémies, de la résistance antimicrobienne, des maladies vectorielles, ainsi qu’à l’effondrement de la biodiversité, il est devenu crucial de saisir les liens étroits entre la santé humaine, animale et environnementale. Les crises sanitaires, environnementales et climatiques se multiplient, et le concept de « One Health » est désormais central pour analyser ces problématiques et y répondre.
Les bases actuelles de l’approche « One Health » s’inspirent des principes de Manhattan, établis lors de la conférence « One World, One Health » en 2004, organisée par la Wildlife Conservation Society. Ces principes reconnaissent l’interdépendance entre la santé humaine, la santé animale et celle des écosystèmes, et promeuvent une approche intégrée pour prévenir les crises sanitaires, environnementales et sociales. Cette vision invite à repenser nos modes de production, de consommation et de gouvernance, avec pour objectif de préserver durablement les socioécosystèmes et les communautés qui en dépendent.
Malgré un intérêt croissant pour le modèle « One Health », son application en recherche et sur le terrain reste souvent floue et mal comprise. Trop souvent, il est réduit à un simple slogan politique ou à une gestion biomédicale des zoonoses, sans prendre en compte les facteurs écologiques, sociaux et économiques qui influencent la santé globale.
Depuis plus de vingt ans, de nombreuses initiatives scientifiques ont été mises en place pour concrétiser l’approche « One Health ». Au Cirad, des travaux sur les maladies animales émergentes et les interactions entre faune, élevage et humains ont mis en évidence les liens entre santé, biodiversité et utilisation des territoires. Ces recherches ont progressivement intégré des dimensions environnementales, sociales et alimentaires, soulignant l’importance de passer d’une logique de gestion des crises à une approche préventive.
En 2021, une coalition internationale appelée PREZODE a été créée pour mettre en œuvre des actions de prévention basées sur l’approche One Health. Cette coalition agit en Afrique, en Asie, en Amérique latine et dans les Caraïbes pour mieux comprendre, réduire et détecter précocement les risques sanitaires, afin d’éviter les épidémies. En Guinée, par exemple, des équipes ont observé que les pratiques agricoles intensives, nuisant à la ressource forestière, augmentaient les contacts entre humains et faune, favorisant ainsi la transmission de maladies zoonotiques telles que les fièvres hémorragiques (Ebola, Lassa, Marburg).
Avec les communautés locales, des stratégies de prévention basées sur la gestion des écosystèmes ont été mises en place pour réduire le risque d’émergence de nouvelles épidémies.
Malgré ces avancées, de nombreux obstacles subsistent. La fragmentation institutionnelle demeure l’un des plus grands défis. Les secteurs de la santé, de l’agriculture et de l’environnement ne communiquent pas suffisamment, ce qui entrave la mise en place d’une gouvernance efficace. La voix des communautés est souvent négligée, et les projets One Health sont fréquemment financés à court terme, souvent centrés uniquement sur les zoonoses, alimentant ainsi la confusion autour du concept.
Il est crucial de garantir un accès rapide aux données locales et nationales, de leur collecte à leur partage et analyse, afin de renforcer la surveillance et la prévention des maladies zoonotiques. Des infrastructures de données solides et partagées entre les secteurs concernés sont nécessaires, tout comme le développement d'outils de modélisation prédictive pertinents.
Une réponse rapide, adaptée et coordonnée au niveau local peut suffire à prévenir les risques d’émergence. Cependant, sans une collaboration efficace entre les secteurs, il existe un risque de « One Health washing », avec de nombreux projets se revendiquant du concept sans actions réellement intégrées. Cela peut affaiblir la portée scientifique et opérationnelle de l’approche.
Clarifier les fondements et les modalités d'application du One Health est donc essentiel. L’Atlas One Health vise à articuler cette approche autour de la santé humaine, animale, des écosystèmes, tout en intégrant les dynamiques sociales, la gouvernance et les territoires. Avec des études de cas et des outils issus du terrain, cet ouvrage aspire à faire du One Health un cadre d’action collective véritable.
Le financement de la prévention One Health doit être perçu comme un investissement stratégique plutôt que comme un coût. Bien que moins spectaculaires que la gestion des crises sanitaires, les approches préventives sont largement plus rentables et apportent des co-bénéfices significatifs : adaptation au changement climatique, systèmes agricoles durables, réduction des intrants chimiques, protection de la biodiversité et amélioration de la qualité alimentaire.
Les efforts du Cirad, de l’initiative PREZODE et de la communauté internationale s’accordent sur le fait que ces actions renforcent la santé, les moyens de subsistance et la résilience des territoires. Cependant, la prévention reste trop dépendante de financements ponctuels. Elle doit être intégrée dans des budgets nationaux pluriannuels pour soutenir des transformations structurelles durables.
Anticiper les crises exige de repenser nos systèmes en profondeur. Une approche « One Health » transformante requiert un engagement politique durable, une coopération internationale et une volonté commune d’intégrer les dimensions sociales et écologiques dans la gestion des risques sanitaires. C'est un travail de longue haleine qui est déjà en cours et qui sera mis en avant lors du Sommet One Health, prévu à Lyon (Rhône) le 7 avril 2026, sous la présidence française du G7.
Marisa Peyre, cheffe adjointe de l’unité de recherche ASTRE, épidémiologiste, Cirad
François Roger, Directeur régional Asie du Sud-Est, vétérinaire et épidémiologiste, Cirad
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.